Dominique Taffin

Dominique Taffin, archiviste-paléographe, conservatrice générale du patrimoine, and retired directrice of the Fondation pour la mémoire de l’esclavage, France.

Martinique, Memories, Memory: flux et reflux de mémoire : à propos du « Bagnard et le Colonel »  

Introduction

Being part of Pricefest, among a set of scholars of the Americas, was a true challenge for me. I have been neither a student nor a professional colleague of Richard or Sally. What kind of tribute could I pay to them on the occasion of their festschrift in New Orleans? Nevertheless, as a longtime friend who has had innumerable conversations with them over three decades (about the Caribbean, about France, about museums and archives, about African American history and creolization, about primitivism, and more) I am pleased to be able to celebrate their contribution to the understanding of colonialism, cultural hybridization, and creolization.

With apologies to Anglophone readers, I have chosen to compose my memories and commentaries in the language that Rich, Sally, and I habitually used in our conversations (occasionally spiced up with a bit of Creole) over the three decades of our friendship, whether at their home overlooking the sea in Anse Chaudière, in my apartment on the top floor of the Martiniquan Archives départementales, later in my 28th-floor apartment in the 13th arrondissement of Paris, or in any number of lecture halls on both sides of the Atlantic.

Intertwinings : memories

Bien que les circonstances de notre rencontre physique tiennent largement au hasard heureux, nombreux sont les points de contact, réseaux et cercles humains et centres d’intérêt intellectuels qui s’enchevêtrent. « First time » : Une rencontre intellectuelle, d’abord, à travers la bibliographie sur la créolisation et les cultures afro-américaines. Les mots-clés seraient « Amériques noires », « Martinique », « Leiris », « créolisation », « histoire caribéenne », « archives », « musées et arts primitifs/premiers » bien sûr. Personnes-clés, comme mes amies Suzy England, qui déclenche la première rencontre avec Richard et Sally dans leur case de l’Anse Chaudière en 1992, et Catherine Benoît, anthropologue devenue leur amie à Berkeley.

Coïncidences, quand Sally m’offre leur Equatoria qui vient de paraître, tandis que je m’apprête à quitter les Archives d’outre-mer pour rejoindre un musée d’art africain à Paris, appelé à se fondre dans l’actuel musée du quai Branly (raconté par Sally dans son livre sur la création du MQB, quand nous évoquons Michel Leiris, par ailleurs relié à mon histoire familiale, quand paraît  Le Bagnard et le Colonel de Richard en 2000 (traduit par Sally pour rendre l’histoire accessible aux familles de pécheurs qui ont vécu les évènements racontés dans le livre) tandis que je m’installe en Martinique comme directrice des Archives départementales, quand nous nous apprenons mutuellement notre décision de quitter l’île, au même moment, en 2018.

Entrelacements et chassés-croisés à partir de nos positions respectives, eux, anthropologues formés aux « aires culturelles » et aux techniques descriptives formelles, mais aussi à l’histoire et l’histoire de l’art, moi, archiviste, avec un arrière-plan de l’école historique française, entre tradition et nouveaux courants (des Annales à l’histoire des mentalités). Ainsi, j’ai croisé certains de leurs réseaux, allant de Martiniquais ayant des engagements dans la société aux Britanniques expatriés, en passant par des visiteurs écrivains, chercheurs que Richard orientait vers moi pour les archives … J’ai été mêlée de près aux épisodes de Paris Primitive de Sally, notamment en amenant à l’Anse Chaudière mon ami et ex-collègue Etienne Féau, en 2003, jusqu’aux derniers rebondissement de la parution du livre en français. Mon expérience de 1992 à 2000 au Musée des arts d’Afrique et d’Océanie, en responsabilité des collections coloniales du musée, m’avait un peu aiguisée sur la difficulté de la France à faire face aux conséquences de son action coloniale, y compris en matière de patrimoine matériel.

Je n’ai rencontré ni leurs amis pêcheurs de Petite-Anse, ni Tooy et les amis saamaka et ainsi s’est dérobée à mes yeux une part de leur vie sociale et de chercheurs.

Nous avons eu des chassés-croisés sur des questions qui sont au cœur du débat politique sur le poids contemporain de la colonisation et de l’esclavage : ainsi sur « l’affirmative action », pratique qui, au début des années 2000, était à mille lieues de l’approche « républicaine » française, celle nourrie par une tradition de colorblindness méritocratique, celle de la IIIe République qui avait établi le droit de vote des anciennes colonies esclavagistes ; sur les avatars contemporains du colonialisme français qu’ils pointaient avec un humour décapant, mais à partir d’une position bien « états-unienne » pour la Française-Antillaise que je suis ; sur la « cancel culture » à la fin des années 2010. On a bien du grain à moudre aujourd’hui, n’est-ce pas ?

Lorsqu’au fil des punchs-aux-prunes confites dans le sirop noir et épais d’une cuisson extra-longue toute créole à l’Anse Chaudière, Richard, de sa voix douce et un léger sourire, ou Sally avec une émotion plus palpable, commençait en disant : « Dominique, il y a quelque chose… », je me préparais à un récit surprenant, ou à une question subtile ou compliquée.

 

Mémoire-histoire : la mise en senne par Richard de l’histoire de la « guerre du Diamant »

Reste pour moi le thème le plus central, celui de la vision du passé, de la construction de la mémoire et de l’histoire qui traverse toute l’œuvre de Richard en réaction à sa formation anthropologique initiale.

La réflexion de Richard sur la situation martiniquaise déployée dans The Convict and the Colonel, et à la lumière de la compréhension qu’il a de l’histoire saamaka comme constituant essentiel de l’identité saamaka, m’a fascinée et interpelée pour trois raisons principales.

D’une part, à rebours du manifeste (trop schématique) des auteurs de la « créolité » (Chamoiseau, Confiant, etc.), il s’inscrit en faux contre l’idée d’une « amnésie collective », d’un pur et simple « raturage de la mémoire »[1], alors que « dans les années 1970, « les paysans et les pêcheurs de la Martinique avaient, en effet, préservé une vision héroïque et anticoloniale de leur propre passé[2]». C’est ainsi qu’il dégage la « figure » de Médard, marginal dans sa propre communauté comme aux yeux de l’administration coloniale, comme un exemple poussé à l’extrême, de résistance au colonialisme, par la ruse, les larcins. Le Bagnard met en évidence avec finesse ce que le colonialisme « fait » à ceux qu’il opprime, sans les enfermer dans un statut de victimes.

D’autre part, c’est un méticuleux travail d’enquête mettant en dialogue actif sources écrites par les élites, avec les témoignages recueillis oralement, comme il l’a fait pour First-Time, qui est appliqué, mais dans une perspective micro-historique, un type de récit encore peu manié dans l’écriture historique antillaise.

Enfin, cette écriture de l’histoire et sur l’histoire, c’est-à-dire le rapport anthropologique au passé, donne accès à plusieurs perspectives. Tous les textes de Richard, ou coécrits par Sally et Richard, mettent en pratique la « perspectivality ».

Dans cette écriture complexe, qui donne à voir presque « in vivo » le processus d’élaboration de l’histoire[3]  et où sont brouillées les frontières entre fiction et réalité, la responsabilité d’établir le récit qui doit faire autorité est au cœur des interrogations de R. Price. Le rôle de l’anthropologue n’est pas masqué, il y a même une voix affirmée, qui assume aussi, au moins en partie, de privilégier certaines voix, certains éléments du récit, pour laisser se dégager une histoire recomposée. On y décèle aussi des sentiments tels que la nostalgie face à ce qu’il appelle la « francisation » galopante et la folklorisation du passé colonial à partir de la fin des années 80, mais le lecteur est en capacité d’apporter à son tour son regard critique, s’il le souhaite.

On peut regretter que, faute de collaboration avec l’Université des Antilles, cette fructueuse démarche scientifique n’ait pas pris un véritable essor en Martinique ou Guadeloupe. On peut voir une filiation de la démarche dans le travail de C. Chivallon sur la mémoire de l’Insurrection du Sud de 1870 (devenue depuis quelques années en Martinique la commémoration la plus porteuse de mémoire anticoloniale, prenant la place que le 22 mai avait dans les années 1970-1980). Sans doute aurait-il été heureux que des dialogues se nouent avec des historiens comme Jean-Pierre Sainton, trop tôt disparu en 2023.

 

Des effets du Bagnard sur la mémoire (publique) : une mise en casier ?

Qu’est devenue cette entreprise de « mise en senne » qu’a été la publication du Bagnard, 25 ans après ? Je voudrais prolonger et discuter l’exercice de réflexivité de Richard (et Sally) dans leur œuvre[4] , mais aussi poser les directions prises depuis par la mémoire publique au Diamant, à travers les projets de patrimonialisation et de commémoration.

L’autorité du livre. Depuis les soirées-débat animées de 2000, qui s’adressaient aux habitants du Diamant et de Petite-Anse, à la fois anamnèse et confrontation de points de vue, le livre de Richard a joué son rôle pour raviver une histoire de résistance à la domination coloniale et donner une autorité à la parole des témoins directs ou leurs descendants. Mais paradoxalement, il prend place dans une nouvelle mémoire instituée, basée sur les récits d’origine populaire, mais fondée sur la transmission livresque.

Le Bagnard et le colonel (2 éditions en 2000 et 2016) est devenu une autorité médiatrice du passé:  comme album-photo pour les habitants et amis de Petite-Anse; comme administrateur de vérité pour les Martiniquais amateurs d’histoire locale. Ainsi, une professeure d’histoire du Diamant m’a déclaré que les Price sont des « archéologues du monde contemporain ».

Ce phénomène laisse ouverte la question lancinante de la capacité d’une mémoire de transmission orale, diffuse, à se maintenir, voire s’imposer sans le détour par un travail savant, qui plus est réalisé par un outsider.

 

Une mémoire recomposée

Aujourd’hui en 2025, quels pronostics faire sur la direction de ces flux et reflux de mémoire, qui transforment le sens-même du souvenir ? Sans doute n’y en a-t-il pas une seule.

Entamée avec la soirée-débat de 2000, et la célébration de 2005, pour un 1er festival « mémoire et identité » voulu par l’ancien maire Serge Larcher, la politique commémorative officielle actuelle évolue vers un couple « mémoire et fraternité » qui a permis d’insérer une séquence de passage de la Flamme olympique au Diamant en 2024 et dont on peut analyser le sens politique pacificateur et orienté vers le public de néo-résidents et de touristes. Le centenaire de la guerre du Diamant, en 2025, prévoit un programme de commémoration alliant conférences historiques et animations, mais le sens assigné à l’épisode reste ambivalent, notamment depuis qu’en 2019 une plaque commémorative a été posée devant l’hôtel de ville, listant tous les morts (de gauche, de droit) sur le même plan, « pour la démocratie ».

Des pans de l’histoire post-esclavagiste restent à dégager comme, par exemple, la présence des engagés « congo » présente dans l’histoire familiale de Médard, pour affronter la persistance de la discrimination coloriste dans la société martiniquaise.

 

Touristification et patrimonialisation :

A propos de la « maison du bagnard », case miniature construite par Médard en plusieurs lieux successifs, les Price constataient, avec un certain amusement (mais aussi un fort sentiment de perte -de sens, d’authenticité ?-), une sorte d’ironie de l’histoire qui fait de cette construction en matériaux précaires 1) un « monument historique et surtout 2) une trace « postcarded », « museumified » de la Martinique, un comble pour ce qui fut l’habitat d’un marginal.

Après plusieurs réhabilitations (1985-87, 1998-2000), à la faveur-même du livre de Richard, elle est inscrite au Monuments Historiques en 2009, devenant le 3e édifice protégé au titre du patrimoine architectural de la commune, avec l’église (religieux) et la maison du Gaoulé (emblème colon).

Aujourd’hui pourtant, la maison n’est plus une carte postale, elle est à nouveau en ruines (mais devrait être restaurée grâce au Loto du patrimoine). Quant aux quelques œuvres de Médard entrées au musée du Diamant, trois ont été inscrites aux MH comme objets mobilier (statue de Béhanzin-roi des Indes ; Coppens et le bateau). Mais ces objets sont présentés quasiment sans contexte, sans explication… et on peut craindre, sans effort de médiation ni de scénographie, que toutes les couches de signification, en dehors du panneau écrit par Merlande Saturnin, ne se perdent à nouveau complètement…

 

Flux et reflux

Les choses restent complexes : entre la tentation de valoriser touristiquement et commercialement ce passé esclavagiste et colonial quitte à l’aseptiser et la volonté de faire de cette mémoire un moteur de transformation sociale, il existe toujours une tension qui sans doute ne peut être résolue.

Si la réappropriation populaire peut être perçue lorsque les riverains du monument Cap 110 y placent des bougies à la Toussaint (comme on le fait au cimetière), et que des acteurs culturels cherchent à activer d’autres modes de médiation que la conférence d’historien pour le centenaire de la guerre du Diamant (comme des pratiques du corps de danse et de musique), ces signes s’articulent-ils avec une perspective de réinterprétation décolonisée du passé ?

Le mouvement affirmé à l’occasion des déboulonnages de 2020 va-t-il de pair avec un méticuleux travail de collecte, sur place, de mémoires enfouies, ou avec un courant (alter)mondialisé, et déjà soumis à un backlash sans précédent ? Dans les années 70, de jeunes intellectuels martiniquais politisés étaient allés rechercher dans les campagnes les traces des résistances/survivances culturelles. L’héritage de cette initiative est principalement le consensus récemment atteint pour faire du bèlè, un symbole de cette résistance. Aujourd’hui, avec de nouveaux outils, une poignée d’enseignants, de chercheurs tente en Martinique de concilier le sens de leur rôle social dans la fabrique de la mémoire avec une perspective critique et ouverte au débat. Mais ont-ils le temps et les moyens de la recherche en sciences sociales ?

 

Conclusion 

De ma place d’archiviste retraitée, je vois Richard et Sally comme avançant sur un chemin de crête, là où se rejoignent les deux versants, celui d’un vaste héritage de l’anthropologie sociale et culturelle, et celui de la critique radicale, en veillant à la nécessaire et permanente réflexivité sur le savoir que l’on construit.

A l’heure de la « post-vérité », concept bien trompeur pour décrire le mécanisme orwellien de renversement du sens des mots, la réflexion sur la vérité historique, sur la fabrication de la mémoire, sur les rapports entre réalité et fiction et sur l’asymétrie des rapports politiques et sociaux nous est utile plus que jamais.

En ce sens, l’attention à ne pas isoler les processus culturels comme la créolisation des situations de domination (coloniale, esclavagiste) qui en sont aussi la condition de déclenchement, à ne pas en masquer la charge conflictuelle est un apport important de Richard et Sally Price. C’est à nouveau manifeste dans l’histoire de Médard et de la « guerre du Diamant ».

Mais aussi, en écho à notre actualité académique et muséale, on peut aussi tirer de toutes les histoires qu’ils ont recueillie, une invitation à un marronage face à la guerre culturelle qui sévit avec violence, y compris sous une forme rusée, à la manière d’un Médard volant le linge du procureur, ou de Compère Lapin, pour mettre à couvert ce qu’il importe de préserver, les valeurs d’humanité et d’égalité, d’intégrité morale et scientifique, et les mémoires de toutes celles et ceux qui ont survécu et lutté dans les formes d’oppression coloniale et impériale.

[1] « La plupart des intellectuels caribéens – Glissant, Lamming, Naipaul, Patterson, Walcott, et d’autres – soutenaient que l’éducation coloniale avait effacé le genre de mémoire capable d’insuffler a un peuple la fierté et la forte conscience de soi comme celles que j’avais trouvées parmi les Saamaka. Mais en écoutant ce que les gens du sud de la Martinique disaient quand ils parlaient de Médard, il me semblait que j’avais découvert une autre porte d’entrée à l’histoire, un nouveau filon souterrain qui méritait d’être exploité. » (Le Bagnard, éd. 2016, p.71).

[2] Le Bagnard et le colonel, p. 171 (éd. 2016).

[3] Ici, on reconnaît la proximité avec des historiens comme N. Zemon Davis ou C. Ginzburg.
P. 209 : «l’ethnologue serait bien imprudent de proclamer que Medard et la guerre du Diamant ne pourraient pas se dépouiller un jour de leurs fioritures folkloriques pour reprendre leurs vraies places dans la riche expérience historique qui fait du peuple martiniquais tout ce qu’il est, et tout ce qu’il pourra devenir »